
Date de publication : 2023
Extraits de l’introduction :
« Ce livre est le fruit d’une enquête de terrain menée entre 2015 et 2023 au Moyen-Orient et en Europe, qui s’inscrit dans une trajectoire personnelle plus ancienne. En effet, c’est d’abord au cours d’un engagement politique au Maroc, au sein de mouvements socialistes investis dans la mobilisation contestataire en 2011, que l’enquête politique sur la révolution et son rapport au religieux m’est apparue d’une importance capitale. La puissance critique des « printemps arabes » nourrit ainsi chaque page de ce livre, fruit de la rencontre sans cesse reconduite entre le regard des sciences sociales et l’engagement critique.
Lors de la séquence historique de ces révolutions, cette force critique s’est déclinée au sein des populations arabes en trois volets majeurs. D’abord, la formulation d’une position radicale à l’égard du pouvoir souverain qu’incarne le fameux slogan traversant toutes les contestations : « Le peuple veut faire chuter le régime. » Ensuite, la flexibilité introduite massivement dans le monde politique classique, symbolisée à la fois par le dépassement des organisations partisanes et le rapprochement entre courants supposés antagonistes – les islamistes et les gauches en l’occurrence. Enfin, face à l’ exacerbation répressive des régimes et au renoncement des mouvements à proposer des alternatives, la poussée utopique révolutionnaire des printemps arabes s’est concrétisée en politiques radicales, particulièrement expérimentées en Syrie et dans le soutien aux Syriens en révolution. »
(…)
En dix chapitres, une relecture par le bas de la révolution syrienne
Ce livre s’organise en dix chapitres, répartis en deux parties. La première porte sur la révolution syrienne et la seconde sur la migration vers le djihad pendant la séquence révolutionnaire. Le chapitre 1 présente les principales positions ayant polarisé les représentations politiques et médiatiques en Occident autour des révoltes arabes, de la révolution syrienne et des départs d’ Européens vers le djihad. Un intérêt particulier est également porté aux discours des gauches du monde arabe, érodées par un héritage panarabe affectant leur vision de la révolution syrienne ; cela afin d’introduire quelques pistes de compréhension du rôle de la vieille idéologie panarabe qui a profondément entravé au sein d’une partie dominante de ces gauches la solidarité avec la mobilisation des révolutionnaires syriens contre la barbarie de la dictature de Bachar al-Assad, au motif des ingérences avérées de puissances étrangères pro-occidentales dans le conflit.
Dans le chapitre 2, le retour sur la période de 2011-2012 permet, par les récits des révolutionnaires rencontrés, de décrire les enjeux des premières manifestations pacifiques, leurs revendications et les principaux personnages composant le « collectif révolutionnaire ». Une attention particulière est portée à l’utopie libérale qui ressort des témoignages de mes interlocuteurs et son rapport avec la séquence plus générale des révoltes arabes. Ce chapitre introduit à la transformation de cette utopie au moment de la répression en une politique révolutionnaire ici et maintenant. J’examine également le rôle des « sages » (woujahâ’) dans la formation du collectif révolutionnaire face à la répression massive. Enfin, ce chapitre montre la dynamique de la mise à distance des organisations militantes classiques (syndicats, partis politiques, associations de la société civile, mouvements estudiantins) au profit d’un hirak unifiant le collectif révolutionnaire sur la base d’une morale renouvelée et en partie religieuse, contournant ainsi les mécanismes modernes de la représentation politique.
Le chapitre 3 aborde la riposte de l’État syrien face au collectif révolutionnaire et la pratique de la territorialisation ayant permis au régime de se maintenir alors même qu’il perdait le combat de la légitimité dans les grandes villes et les campagnes. Tout en reprenant l’analyse déjà renseignée à propos du réseau sécuritaire étroit tissé autour de la figure du président, l’étude se focalise sur les nouveaux agents de répression en temps de guerre civile, composant le corps paramilitaire institutionnalisé par les discours officiels, celui des miliciens paramilitaires dits chabbiha.
Au chapitre 4, je m’attache à la description de l’ordre social prévalant au sein des zones libérées du régime à l’heure révolutionnaire. On verra que l’émancipation du cadre gouvernemental, si elle induit une forte conflictualité à l’égard du régime et de ses alliés, ne signifie pas pour autant l’absence de conventions collectives : certaines institutions, telles Police libre et Justice unifiée, illustrent cette réalité propre à la société révolutionnaire des zones libérées. L’enquête informe sur le fonctionnement des principales instances de l’ordre révolutionnaire et sur les résistances opposées aux tentatives de former un nouveau gouvernement. Comment des groupes armés et des civils ont-ils géré la non-centralisation des armes tout en fixant un double usage de la violence, d’un côté le djihad contre le régime, de l’autre la lutte interne contre la tentation d’une nouvelle institution politique (avec entre autres la guerre contre l’État islamique qui naît dans des zones de guerre) ? Les principaux modes d’ organisation étudiés dans la période de la révolution précédant l’installation en Syrie de l’État islamique seront les groupes armés affiliés à l’Armée syrienne libre, Police libre, Justice unifiée et les clercs de la révolution (char‘î).
Le chapitre 5 se concentre sur les usages de la religion dans la révolution, celui du mot djihad en particulier. Partant d’une analyse anthropologique du risque de la mort au combat et des transformations qu’il induit dans le collectif, on tentera d’éclairer le rôle du symbolisme religieux dans la fidélisation à la révolution et dans une solidarité musulmane transnationale. Au-delà, l’enquête avec les révolutionnaires explicite la puissance spirituelle permise par l’interprétation des textes religieux dans une ligne critique des pouvoirs modernes au sein des territoires de la révolution.
Le chapitre 6 examine le djihad néonational qui voit le jour sous l’État islamique en Irak et en Syrie, en opposition au djihad révolutionnaire. En m’appuyant sur des entretiens avec d’anciens fonctionnaires de l’État islamique (EI) et des habitants des territoires gouvernés par ce dernier, je décris les politiques territoriales et l’organisation en « ministères » dans le « califat » de Daech. Revenant sur l’histoire de l’institution des pouvoirs sous cet État, ce chapitre illustre les actes gouvernementaux et bureaucratiques faisant de la religion – contrairement au cas de la révolution syrienne – le noyau d’une politique de la terreur. On verra comment l’irruption d’un ordre étatique et d’un code comportemental homogène dans les territoires conquis par l’EI passe par le mécanisme légal et juridique, assorti d’un certain gradualisme dans l’application de nouvelles lois étrangères à la culture de la société où elles s’appliquent.
En se fondant principalement sur des entretiens et observations réalisés en France et en Belgique, la seconde partie de ce livre est consacrée à la compréhension de la dynamique des départs, des engagements religieux et des utopies politiques positives (l’engagement dans une solidarité transnationale) et négatives (les attentats terroristes) des Français et des Belges partis en Syrie. Le chapitre 7 introduit les notions de solidarité et de fraternité avec la révolution syrienne ainsi que l’hétérogénéité des motivations de l’immigration vers le djihad entre 2011 et 2014, du fait de l’absence d’organisation centralisatrice au sein de l’espace révolutionnaire. Les formes de solidarité sont étudiées d’abord à travers la description de l’accueil des migrants internationaux au sein de la révolution, puis à travers l’examen de la trajectoire de deux migrants français. Enfin, le chapitre montre comment cette solidarité trouve un écho dans les familles des migrants du djihad.
Après la « solidarité consciente », le chapitre 8 étudie les ressorts politiques de l’émigration vers le djihad. Il examine la dimension religieuse millénariste fondée sur une conception complexe du conflit et de la lutte politique chez les migrants du djihad dans le moment des printemps arabes de 2011. Par ailleurs, à travers six entretiens avec des Belges et des Français de retour de Syrie, ce chapitre explore la politique du djihad opposée à la blessure coloniale (et postcoloniale) ainsi qu’à la surmédiatisation du « problème de l’islam » dans la société d’origine.
Le chapitre 9 se focalise sur l’année 2013. Elle est charnière pour les migrants du djihad en Syrie tant elle représente le début des dissensions amenant à la formation de l’État islamique. Ce chapitre revient sur la fusion dangereuse entre deux situations politiques hétéroclites (la Syrie de la révolution et l’Irak déstructuré par la colonisation). Il présente l’autocritique formulée par les migrants du djihad à travers l’expérience de leurs engagements. À travers de nouveaux entretiens, il montre que les mêmes valeurs politiques ayant motivé l’émigration, additionnées à la « peur » et au « doute » dans l’ambiguïté de la guerre, amorcent un désengagement de l’action et un retour pacifique dans le pays d’origine.
Enfin, le chapitre 10 montre que cette chance du retour pacifique a laissé la place à l’ensauvagement et au tragique dans le cas d’une minorité infime qui embrassera le terrorisme parmi les personnes de retour de Syrie. Il étudie ainsi les ressorts de trois formes de terrorisme déployées en Occident : 1) l’ attentat de guerre commis contre des civils par des Européens en réponse à la guerre de la coalition internationale et aux lois antiterroristes les excommuniant ; 2) l’attentat perpétré par des migrants sans lien avec la Syrie et l’État islamique mais issus des anciennes colonies et agissant dans un monde postcolonial occidental de plus en plus « frontiérisé » ; 3) l’attentat antisémite trouvant ses racines dans l’antisémitisme européen entretenu par le silence des gouvernements et réactivé par une nouvelle génération de descendants de l’immigration, dans un cadre de désorganisation de la solidarité palestinienne et d’amplification de plusieurs formes de racisme tolérées. »
Sakhi, Montassir. La Révolution et le Djihad : Syrie, France, Belgique, La Decouverte Editions, 2023.
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